LES HUIT ACCUSATIONS D’HARCÈLEMENT ET D’AGRESSION SEXUELLE A L’ENCONTRE DU RÉALISATEUR CIRO GUERRA

Chris Pizzello for AP.

Écrit par: Catalina Ruiz-Navarro et Matilde de los Milagros Londoño

Cet article se compose de huit témoignages de femmes victimes dharcèlement et d’abus sexuel commises par le célèbre réalisateur colombien Ciro Guerra. Sept des huit témoignages (de Beatriz, Daniela, Eliana, Carolina, Fabiana, Teresa et Gabriela) décrivent des cas dharcèlement sexuel à différents niveaux de séverité. Le huitième (celui d’Adriana) décrit un cas d’abus sexuel. Les agressions se sont effectuées entre 2013 et 2019, au sein de différentes villes colombiennes et dans trois villes à l’étranger, lors d’événements tels que le Festival de Cannes, The Colombian Film Festival à New York et le Festival international du cinéma de Carthagène. Les témoignages suivent un schéma similaire. Il s’agit notamment de conversations gênantes de caractère sexuel, d’invitations dans une chambre d’hôtel ou encore dans l’appartement du réalisateur. De situations où il s’impose aux femmes par l’usage de la force, pour les toucher, les embrasser ou même en abuser, notamment lors d’un cas particulier. Tout cela malgré le refus de ces femmes qui, à plusieurs reprises, ont explicitement dit “NON”. Ces témoignages montrent également comment Ciro Guerra a utilisé son prestige professionnel pour intimider ses victimes et établir des relations d’abus de pouvoir.

Les témoignages sont le résultat d’entretiens directs, d’enregistrements et de messages écrits dans lesquels nous garantissons le droit à la protection des sources ; ils ont été édités de manière minimale uniquement afin de préserver leur légibilité. Tous les noms des victimes et des témoins ont été modifiés dans le but de respecter leur vie privée et éviter toute forme de représailles.

QUI EST CIRO GUERRA ?

Ciro Alfonso Guerra Picón a réalisé les films « L’Ombre de Bogota » (2005), « Les Voyages du Vent » (2009),  « L’Etreinte du Serpent » (2015), (film nominé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère en 2016), « Les Oiseaux de Passage » (2018) et « Waiting For The Barbarians » (2019), (joué par Johnny Depp et dont l’avant-première a été diffusée au Festival de Venise). Il a également travaillé pour Netflix en tant que producteur exécutif de la série « Frontera Verde », qui a débuté en août 2019.

Sa carrière de réalisateur, scénariste et producteur de films, est largement financée par les ressources publiques, comme l’indique l’annuaire statistique du Département de la Cinématographie du Ministère de la Culture de Colombie. Ces ressources totalisent près de quatre milliards de pesos colombiens (environ un million d’euros) qui lui ont été attribuées en dons et en investissements. Ces dernières lui ont permis de voyager en tant que personnalité publique dans plusieurs pays du monde et de représenter le patrimoine culturel de la Colombie, il est ainsi devenu l’un des visages du cinéma colombien dans le monde. Il n’a cessé d’accroître son influence au sein de l’industrie du cinéma, à l’échelle nationale et internationale. C’est la raison pour laquelle ses actions sont devenues d’intérêt public, notamment en ce qui concerne ses abus de pouvoir : harcèlement répété et abus sexuel. Toutes ces agressions s’inscrivent comme un problème de santé publique : la violence sexuelle et sexiste.

*Les cas ne seront pas présentés dans l’ordre chronologique pour des raisons narratives.

CAS # 1

Beatriz : victime d’harcèlement sexuel dans un Uber.

New York, 2019

C’est arrivé pendant le festival « The Colombian Film Festival » à New York, le 28 mars 2019. J’ai assisté à l’avant-première d’un film avec quelques amis, et ensuite nous sommes allés à une soirée. Avant ça, mon copain de l’époque m’a présenté Ciro au cinéma. Il ne lui avait pas precisé que j’étais sa copine, il lui a seulement dit : « Je te présente cette fille qui travaille aussi dans le cinéma et qui est très fière du travail que tu fais ». Quand il m’a présenté, j’ai dit à Ciro que je trouvais génial qu’ils allaient filmer, ou aient déjà filmé, une série pour Netflix dans l’Amazonie. C’était une conversation très courte. J’ai dit au revoir à mon petit ami et j’ai rejoint Leila, une amie, et deux autres personnes pour aller à la soirée.

A la soirée, nous avons commencé à danser et à boire de la bière, tout était très cool. Puis Ciro est arrivé. Il a commencé à me demander de danser avec lui, et au début, c’était cool, mais ensuite il est devenu très insistant, et il me demandait de danser avec lui tout le temps. Si une chanson passait et que nous ne dansions pas ensemble, c’était parce que je dansais avec d’autres personnes ou que j’essayais de m’échapper. Ça devenait encore plus pesant, mes amis me regardaient et se moquaient de moi, en disant par exemple « ce type te drague », et je leur lançais des regards agacés. Les gens ont commencé à s’enivrer et l’atmosphère est devenue un peu lourde. J’ai donc demandé à Leila qu’on s’en aille et elle a accepté. C’était le 29 mars, vers 3 heures du matin et alors que nous sortions, nous sommes tombés sur Ciro. Je lui ai dit : « Au revoir, je pars. On se voit à Cannes. Bonne chance pour tout », et je suis partie. Nous attendions notre Uber dehors, et même pas au bout de cinq minutes, Ciro est arrivé de nulle part, avec sa veste et toutes ses affaires. Il a dit : « Je vais en direction des quartiers chics, qui va par là ? ». J’allais à Uptown. Leila et nos deux autres amis vivaient à Brooklyn, donc on allait dans des directions opposées. J’avais déjà commandé mon Uber, donc ils sont partis à Brooklyn et Ciro est monté dans le même Uber que moi jusqu’à Uptown.

Le Uber est arrivé, c’était un minivan, je ne sais pas ce qui était arrivé à l’un des sièges, mais il était abîmé, et il n’y avait de la place que pour une personne derrière le conducteur. J’ai pensé « super » comme ça Ciro ne pourrait pas s’asseoir à côté de moi. C’est un homme assez grand et je me suis dit qu’il allait s’asseoir sur les sièges à l’arrière. Je ne sais pas comment il y est arrivé, mais il s’est mis sur le siège avant à côté de moi. J’étais très nerveuse parce qu’il était quasiment sur moi. Je regrette parce que je portais une robe et des bottes à hauteur de genou et il a commencé à placer sa main sur mon genou. J’ai essayé de la déplacer avec mon sac à main. Je parlais de sujets liés au travail quand il a essayé de m’embrasser et a commencé à me tripoter l’entrejambe. C’est alors que je lui ai dit : « Désolée, mais j’ai un copain, et je ne suis pas intéressée », et Ciro m’a demandé « Et qu’est-ce qui se passerait si tu n’avais pas de copain ? » et j’ai répondu « Mais j’en ai un ! Donc non ! » Puis il en a parlé : « ton copain est américain, comment tu vis avec ça ? Comment tu t’habitues à ça ? »

C’était une conversation vraiment bizarre. J’étais tournée vers la fenêtre afin de ne pas avoir à le regarder directement. C’est alors qu’il a de nouveau placé sa main sur mon genou, et nous avons commencé à lutter. Je ne voulais pas qu’il touche mon sexe, j’ai essayé de bouger sa main, et c’est grâce à ça qu’il n’a pas réussi à me toucher. Il a essayé de m’embrasser une deuxième fois, et je lui ai dit : « Hé ! J’ai déjà dit non ! Franchement, je n’ai pas envie de t’embrasser ! » Il a commencé à s’énerver et m’a dit : « Est-ce que tu sais que je vais être l’un des juges à la Semaine de la Critique de Cannes ? », « Oui, oui j’ai vu les informations, félicitations », ai-je répondu. Il a commencé à me demander qu’on aille à son hôtel : « J’ai une chambre incroyable ! Tu ne veux pas passer une nuit avec moi ? Tu ne veux pas avoir un orgasme ce soir ? » Pendant toute la conversation, il a continué à toucher l’intérieur de ma cuisse, et j’éloignais ses mains sans cesse.

La troisième fois qu’il a essayé de m’embrasser a été la plus violente. Il a saisi mon visage très fortement avec l’une de ses mains, pendant que j’essayais de le repousser mais il me serrait très fort. J’ai alors pensé : « Si je le lâche, on va se cogner la tête l’un contre l’autre ». Je bougeais mes mains un peu partout, et je suppose que le chauffeur du Uber ne nous voyait pas. De plus, nous parlions en espagnol et à l’arrière du minivan. En tout cas, j’ai continué à me battre et à lutter plus fort qu’avant. Ciro me serrait la tête très fort, pas comme quand quelqu’un veut vous embrasser, mais plutôt quelque chose de très violent. Il me tenait la tête d’une main, et de l’autre, il essayait de me toucher. À ce moment-là, je ne sais pas comment c’est arrivé, mais le Uber s’est arrêté et a dit à Ciro qu’il était arrivé. Ce n’était pas son hôtel, mais le Uber s’est quand même arrêté et, de nulle part, a dit à Ciro de descendre, mais lui ne voulait pas. Je lui ai alors demandé : « Si je t’embrasse sur la joue, tu partiras ? » Il a dit « oui » et s’est penché vers moi avec sa joue, je l’ai saisi fermement pour qu’il ne tourne pas la tête et je l’ai embrassé sur la joue. Le Uber est enfin parti. J’ai commencé à pleurer.

Le lendemain, j’ai déjeuné avec Leila, et je lui ai tout raconté, car j’avais été choquée de découvrir que l’une des personnes que je considérais comme mon principal soutien émotionnel à ce moment de ma vie m’avait jugé de façon horrible lorsque je lui avais raconté ce qui s’était passé avec Ciro. J’ai alors pensé : « Je ne peux en parler à personne. Personne ne va me croire ». Je me sens très coupable de ce qui s’est passé parce que j’ai toujours pensé que si quelque chose comme ça m’arrivait, je réagirais et me défendrais. Je ferais tout pour me protéger, mais la seule chose que j’ai faite, c’est de rester paralysée et de me battre. Au fil des jours, j’ai senti de plus en plus de colère et j’ai alors décidé de le dire à toutes mes connaissances.

Je l’ai revu plus tard à Cannes en mai 2019. Leila et moi étions à l’extérieur d’un restaurant. Nous nous sommes rendues compte que Ciro était à l’intérieur avec d’autres personnes de l’industrie cinématographique. Dès que je l’ai vu, je me suis figée. Les gens qui l’accompagnaient étaient des connaissances, et ils ont commencé à venir me saluer. Il m’a vu et m’a fait signe, mais je l’ai ignoré et j’ai commencé à paniquer. Tout le monde à notre table s’est mis à dire que Ciro allait les faire participer à la fête de la Semaine de la Critique. Je me suis dit : « C’est horrible, chaque fois que je veux passer du temps avec mes amis de l’industrie du cinéma, qui idolâtrent cet homme, il sera là ». Ciro n’avait que trois entrées, mais il allait essayer de faire rentrer le reste des personnes, ceux qui avaient les entrées étaient considérés comme les « chanceux ». Leila et moi avons quitté le restaurant et je lui ai dit que j’étais très triste et que je ne savais pas quoi faire, je ne voulais pas arrêter de voir mes amis à cause de Ciro. J’étais totalement paniquée, j’ai dit à Leila que je ne me sentais pas capable d’être au même endroit que cet homme et nous sommes parties. C’est la dernière fois que je l’ai vu.

Leila

En gros, ce soir-là, nous sommes allés à la soirée du « The Colombian Film Festival » à New York. Nous avons dansé et bu quelques verres. Il y avait beaucoup de monde. Je ne connaissais pas ce réalisateur [Ciro Guerra]. Je n’avais jamais entendu parler de lui, mais après que Beatriz m’ait parlé de cet incident, je me souviens qu’il rôdait autour de nous. Je me rappelle que ce grand homme chauve était tout le temps proche de nous. Je suis ensuite rentrée chez moi en taxi et Beatriz est restée pour attendre son Uber avec quelques connaissances. Le lendemain, à mon réveil, j’ai reçu plusieurs messages disant : « Mon Dieu, tu n’imagines pas ce qui m’est arrivé dans le Uber avec ce réalisateur ! »  Ce jour-là, nous sommes allées déjeuner, car nos bureaux étaient très proches, et elle m’a tout raconté. Cela faisait moins de 24 heures que ça s’était produit, et j’ai été l’une des premières à le découvrir. Elle a été très affectée par ce qui s’était passé. Je me suis dit : « Mon Dieu, je n’arrive pas à croire que cette merde te soit arrivée ! ». La vie a continué, et elle n’en a plus jamais reparlé, jusqu’à ce qu’on le revoit à Cannes. Nous allions à une soirée ensemble, et je me souviens que Beatriz a demandé : « Tu te souviens du porc qui m’a harcelé dans un Uber ? Eh bien, il sera à cette soirée, et je ne veux pas y aller. » Ce qui m’a marquée le plus, c’est qu’elle était très secouée par tout ça, elle ne voulait pas le voir ni être près de lui. Je n’ai rien vu directement, mais j’étais là pour écouter l’histoire de mon amie, et j’ai vu comment elle a été affectée par tout ça. 

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Ce premier cas montre une série de comportements qui réapparaîtront dans d’autres témoignages. Il s’agit notamment de la façon dont Guerra a abordé des femmes dans des soirées lorsqu’elles étaient seules et de la manière dont il a utilisé sa force pour les toucher ou les forcer à l’embrasser. Ces histoires montrent également à quel point il était insistant malgré le refus clair et continuel de ces femmes. Il est également important de souligner trois choses : il utilise sa notoriété et son influence dans l’industrie du cinéma pour les impressionner et établir une relation de pouvoir. Il utilise la promesse d’opportunités professionnelles. Enfin, il se sert des festivals de cinéma internationaux comme lieu de harcèlement des femmes, alors que ces espaces sont censés être des plateformes de valorisation du talent colombien. Ce dernier point est particulièrement important, étant donné que Ciro Guerra est une figure publique et que sa participation à ces espaces a une valeur symbolique de représentation de l’ensemble de l’industrie et de la culture cinématographique colombienne. Il est également important de souligner que Beatriz s’est sentie intimidée, agressée et tripotée sans son consentement, et que son sentiment de malaise (qui est un euphémisme) a duré des mois.

Enfin, il se doit de relever qu’un tiers était présent au moment de l’agression : le conducteur du Uber. Même s’il ne parle pas espagnol, il semble qu’il ait réussi à comprendre que Beatriz était victime de harcèlement sexuel. Il a alors pris l’initiative d’arrêter le trajet afin de stopper Ciro Guerra. Ce fait a probablement évité que cette situation se transforme en abus sexuel.

CAS # 2

Daniela : victime d’harcèlement sexuel dans un bar.

Mexique, 2019

Je n’ai jamais travaillé avec Ciro, ce n’est pas mon ami ; je l’avais seulement aperçu à une soirée au « Festival du cinéma de Carthagène », mais nous n’avions jamais discuté ni rien. J’ai voyagé au Mexique fin 2019. La première fois que je l’ai vu à Mexico, c’était un dimanche lorsque je suis allée au cinéma avec mon amie Camila et d’autres personnes, il se trouve que nous allions voir le même film. Nous nous sommes salués, nous étions tous colombiens dans une ville étrangère et nous avons parlé de ce que nous faisions au Mexique. Quelques minutes avant d’assister à la séance, j’ai acheté un café et lui aussi. Nous avons continué à parler de son projet, et il m’a dit qu’il était en phase de pré-production pour une série qui allait être assez importante. Il m’a demandé mon numéro de téléphone pour rester en contact, il était gentil, et la situation n’était pas gênante ou bizarre à ce moment-là. Après le film, nous ne nous sommes plus revus ce jour-là.

C’était mon dernier week-end au Mexique. J’allais rentrer en Colombie dans quelques jours, et Camila m’a dit qu’elle organisait une sortie pour aller danser la salsa ce soir-là. Elle m’a demandé si je voulais venir et qu’en même temps, ils pourraient m’organiser une petite fête d’adieu. Elle m’a dit que Ciro et une autre actrice colombienne que je connaissais allaient être là. J’y suis allée seule ce soir-là parce que les amis chez qui j’étais n’avaient pas envie de sortir. J’ai rejoint Camila, la seule personne que je connaissais. Nous savions que nous ne pouvions pas rester trop tard parce que le lendemain matin, nous allions à une cérémonie de « temazcal ». Camila ne boit pas ; j’ai bu quelques bières et j’ai dansé la salsa avec tout le monde. C’était la seule nuit de mon voyage où je suis sortie danser, et c’était mon anniversaire juste avant. J’étais ravie et le groupe d’à peu près 10 personnes était très vivant et amusant. 

À un moment donné, Ciro s’est assis à côté de moi et m’a posé des questions sur mon partenaire de l’époque sur un ton condescendant. Il m’a demandé s’il travaillait sur quelque chose et je lui ai dit qu’il travaillait sur une série, il m’a aussi demandé le nom du producteur et de la chaîne de télévision, ce à quoi j’ai répondu. En retour, il a répliqué avec arrogance, disant qu’il n’avait jamais travaillé pour la télévision, mais que sur des séries ou des films. J’ai répondu que j’admirais les gens qui se lançaient dans des tournages aussi longs. Pour moi, en tant qu’actrice, travailler sur des productions longues m’a beaucoup appris, parce que cela permet d’entraîner la mémoire, qui est l’un des muscles qu’un acteur doit renforcer. Puis il s’est mis à parler de Johnny Depp, de son expérience de tournage avec lui au Maroc.

Au fil de la nuit, j’ai continué à danser et à rencontrer de nouvelles personnes. J’ai dansé avec beaucoup de gens, mais pas beaucoup avec Ciro. Certains d’entre eux sont partis. Ciro m’a emmenée danser, et alors que j’étais sur la piste de danse, Camilla est venue me dire au revoir, car il ne nous restait que quelques heures de sommeil. Je lui ai dit que je partirais dès que la chanson serait terminée. Elle est partie, et quand j’ai regardé à notre table, il ne restait plus que quelques personnes, et je n’en connaissais aucune. Deux femmes sont venues me dire au revoir, les deux dernières à notre table. À la fin de la chanson, j’ai dit à Ciro que j’allais appeler un Uber et je me suis assise à la table où se trouvaient mes affaires. 

Lorsque j’ai appelé le Uber, Ciro s’est assis sur la chaise en face de moi, et il a soudainement essayé de m’embrasser d’une manière très violente et maladroite, en essayant de mettre sa langue dans ma bouche. C’était si rapide et maladroit, sorti de nulle part, que nous nous sommes même donnés un coup de tête. J’étais très nerveuse, et je sentais que je ne pouvais pas être impolie avec lui. Je lui ai alors dit : « Hé, j’ai un copain, et tu es bourré ». Il m’a répondu : « C’est bon, on va chez moi. Qu’est-ce qu’il y a de mal à avoir des orgasmes avant d’aller au lit ? » J’étais très nerveuse. Tout avait été inattendu parce que, tout au long de la nuit, je n’ai jamais eu l’impression qu’il avait des intentions bizarres. Il a essayé de m’embrasser à nouveau, et cette fois, je l’ai fait s’asseoir brusquement et je lui ai dit : « Hé, ça suffit ! ». Nous nous sommes battus la deuxième fois parce qu’il se penchait plus près et avait fourré sa main dans mon pantalon jusqu’à mes fesses, qu’il a serrées. J’ai pris ses mains, je l’ai repoussé et j’ai dit : « Non, j’ai un copain », et il m’a dit : « Tu es en voyage, on peut s’amuser ». Il n’arrêtait pas de dire des choses dégoûtantes, et il m’a demandé si mon copain me traitait bien. J’ai commencé à avoir très peur. Je me suis souvenue qu’une amie m’avait parlé d’une situation similaire avec lui il y a quelques années. Je me rappelle aussi qu’elle m’avait dit que tout cela s’était passé quand elle était seule. Je me sentais aussi un peu anxieuse sur le plan professionnel, sachant qu’il était une personne renommée dans l’industrie du cinéma, qui avait une sorte de pouvoir. Quand je me souviens de ça, je me déteste de ne pas avoir été plus radicale et de ne pas lui avoir dit ce que je voulais vraiment lui dire, que je ne voulais tout simplement pas de tout ça ! Mais au lieu de cela, j’ai continué à répéter nerveusement ce qui semblait être ma seule excuse : « J’ai un copain. Non, parce que j’ai un copain ».

Il était ivre, il était agressif et il dépassait les bornes. Quand je lui ai dit que je voulais partir, il m’a serré la main plus fort et m’a dit : « dansons une dernière fois ». J’étais nerveuse et je sentais que c’était la seule façon de le faire partir, j’ai accepté. Pendant que nous dansions, il s’est mis à parler d’autres réalisateurs latino-américains, me faisant savoir qu’il pouvait contacter l’un d’entre eux, et me disant qu’il y aurait sûrement des opportunités pour moi si je restais au Mexique. Quand la chanson s’est terminée, je me suis dirigé vers la table, j’ai pris mes affaires et je suis partie en courant. J’ai quitté le bar, il m’a poursuivi et m’a demandé si j’étais sûre. Je n’ai rien répondu, je suis monté dans la voiture et j’ai envoyé un message à mon amie Camila en lui racontant tout ce qui s’était passé.

Camila

Ciro et moi nous connaissions depuis plusieurs années, et même si nous n’avions pas nos numéros de téléphone respectifs, nous nous étions croisés à plusieurs endroits. Je l’ai toujours apprécié. Enfin, je l’aimais bien avant. Nous nous sommes retrouvés, nous avons dansé et parlé, et je n’ai jamais ressenti de comportement étrange de sa part envers moi. Je l’ai croisé pour la première fois au Mexique pendant l’une des manifestations sociales de 2019 « El Cacerolazo » à l’Ange de l’Indépendance. Nous nous sommes salués ; je ne savais pas qu’il vivait ici. Il était avec le directeur artistique d’une série colombienne, il nous a présentés, et je l’ai aussi présenté à mes amis. Nous avons échangé nos numéros et nous nous sommes dit : « Il faut qu’on se voit ».

Je l’ai croisé une deuxième fois à la « Cineteca ». J’étais avec Daniela et un autre ami ce jour-là, et nous nous sommes tous salués. Nous allions voir le même film. Quelques jours plus tard, il m’a envoyé un message et m’a dit : “On va danser la salsa ensemble ?”. Il m’a demandé qui pouvait venir. Je lui ai dit qui était au Mexique, et il m’a demandé si Daniela était toujours là. Je lui ai dit oui et lui ai fait savoir que je l’inviterais.

Le jour où nous nous sommes retrouvés, il est arrivé seul. Daniela est arrivée en retard, et il me demandait plusieurs fois si elle allait venir. ; j’ai dit oui et il a dit « j’adore ça ». Cette nuit-là, Il y a eu un moment où je me suis ennuyée et j’ai décidé de partir parce que je devais me lever tôt. Quand je suis allée lui dire au revoir, il dansait avec Daniela et il nous a serrées toutes les deux très fort dans ses bras. Il avait déjà trop bu. Un peu après être rentrée, Daniela m’a envoyé un texto, et je n’ai rien compris. Je n’arrivais pas à imaginer Ciro agir de la sorte, c’était quelqu’un que j’admirais et que je connaissais, et il ne s’était jamais comporté comme ça avec moi. C’est alors que Daniela m’a dit qu’elle savait que quelque chose de similaire était arrivé à Eliana. J’ai été surprise, et je lui ai fait savoir qu’Eliana et moi étions très proches, et qu’elle ne m’avait jamais rien dit à ce sujet. 

J’ai envoyé un message à Eliana le lendemain, et elle m’a raconté que c’était horrible, mais elle n’a rien détaillé. Je me suit dit qu’il avait sûrement juste un problème lorsqu’il abordait les femmes. Peut-être qu’il avait une façon grossière et maladroite de draguer les gens, mais je n’avais pas idée de l’ampleur du problème, jusqu’à ce qu’Eliana me rende visite en janvier et me raconte les détails. Daniela m’a également raconté en détail ce qui s’est passé cette nuit-là. Elle m’a dit qu’il avait attendu que tout le monde parte et qu’il avait commencé à la draguer et à essayer de la forcer à l’embrasser, même si elle lui avait dit qu’elle ne voulait pas. Elle a dit qu’il l’avait attrapée très sauvagement et qu’il s’était mis à lui dire des insanités et à la tripoter en disant « tu sais que tu veux avoir mille orgasmes », quelque chose comme ça. Je vous raconte seulement ce dont je me souviens de ce que Daniela m’a raconté. Honnêtement, je ne sais pas ce qui lui a pris. Puis Eliana m’a raconté son histoire. Elle m’a dit qu’elle avait rencontré Ciro à Casa Ensamble (un théâtre de Bogota). Il était avec un ami, elle buvait une bière et quand elle a pris un dernier verre, Ciro lui a proposé de la raccompagner chez elle. L’ami de Ciro leur a demandé de les accompagner mais Ciro lui a dit de ne pas venir. Lorsqu’ils sont arrivés chez Eliana, elle a ouvert la porte du bâtiment. Il l’a poussée, et a commencé à l’embrasser de force en mettant ses mains partout sur elle jusqu’à ce qu’elle réussisse à le repousser et à fermer la porte. C’était difficile à gérer. 

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Conversation entre Ciro et Camila, avant la soirée.

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Conversation entre Daniela et Camila, après le harcèlement sexuel

Le cas de Daniela suit le même schéma : lors d’une soirée, la recherche d’un endroit pour se retrouver seul avec les femmes ; l’habitude de citer des noms pour impressionner ses victimes avec des sujets liés au travail ; le recours à la force pour les toucher ou les embrasser ; la proposition de se rendre à son hôtel ou à son appartement pour « avoir des orgasmes » ou des rapports sexuels. Un autre élément répétitif sont les commentaires dénigrants sur les partenaires romantiques des victimes. L’autre point important que l’on remarque dans ces récits est que Guerra continue à faire des avances sexuelles malgré le refus explicite des femmes harcelées.  

Lorsque la quarantaine liée au coronavirus a commencé, Guerra a envoyé à Daniela un message utilisant les mêmes mots que ceux d’un message envoyé à peu près au même moment à Carolina, une autre femme dont nous avons enregistré le témoignage. Il s’agit du même message à destination de deux femmes qui n’ont rien d’autre en commun que d’éxercer la même profession et qui se sont fait harcelées toutes les deux par Guerra. 

CAS # 3

Adriana : victime d’abus sexuels au domicile de Ciro Guerra.

Bogotá, Novembre 2019

Ciro et moi travaillons dans le même milieu. Nous nous sommes rencontrés lors d’un événement, et il a commencé à m’envoyer des messages pour me demander si on pouvait se voir. Je ne voulais pas, mais je me suis dit : « C’est Ciro, je dois avoir une bonne relation avec lui, c’est un homme très puissant ». Il m’a demandé de le rencontrer dans un bar, et j’ai pensé que ce serait un coup de pouce, mais je savais aussi qu’il serait bon de cultiver cette relation de travail. Il m’a contacté plusieurs fois lorsqu’il était à Bogota pour qu’on se voie, j’ai essayé de l’ignorer, mais je ne voulais pas être impolie, parce que c’est un homme qui a beaucoup de pouvoir et d’influence dans l’industrie. Je ne voulais pas avoir une mauvaise relation avec lui. 

Finalement, nous avons convenu de nous rencontrer le 13 novembre 2019. J’ai quitté mon domicile vers 21h15, car mon copain, Hector, devait aller chercher une amie à l’aéroport. Ciro m’a proposé que nous nous voyons chez lui et j’ai accepté. J’y suis arrivée, mais j’ai continué à envoyer des messages à Hector durant tout le temps où j’étais avec lui, j’avais l’impression que quelque chose n’allait pas, et j’étais un peu stressée, mais je pensais aussi : « Je suis une femme forte, il ne va rien m’arriver ». A 21h47, j’ai envoyé à Hector un message vocal qui disait « Je suis un peu stressée, j’ai l’impression de marcher droit dans la fosse aux lions ». Il m’a répondu : « Ne t’inquiète pas, je le connais, il ne va rien se passer, mais je suis là si quelque chose arrive. Tiens moi au courant ».

Je suis arrivée chez Ciro et il buvait un verre, je ne savais pas ce que c’était. Il m’en a proposé un et j’ai accepté, mais je n’ai pas bu parce que je ne voulais pas boire en étant seule avec lui. Je me souviens que sa maison était minuscule : il y avait une chaise et en face un canapé. Il s’est assis sur la chaise, et j’ai pris le canapé. Je me sentais soulagée qu’il se soit assis en face de moi et non pas à côté de moi. Nous avons parlé de projets sur lesquels j’avais travaillé, et j’ai senti qu’il était condescendant à l’égard de mon travail. Nous avons parlé de mon copain, puis il s’est levé et s’est dirigé vers une table ronde pour prendre quelques affaires, où il y avait des papiers et d’autres choses. Derrière lui, il y avait une bibliothèque où se trouvaient ses prix et bouteilles d’alcool. Il m’a dit qu’il avait des lettres provenant des Oscars qu’il voulait me les montrer. Lorsqu’il s’est penché pour regarder son ordinateur, son jean s’est baissé et j’ai remarqué qu’il ne portait pas de caleçon.

J’ai commencé à avoir peur parce qu’il allait très souvent aux toilettes. Je ne savais pas pourquoi. J’ai envoyé un message à Hector pour lui dire que Ciro agissait très bizarrement, mais que jusqu’à présent, tout allait bien, que j’avais la situation en main. Mais je lui ai dit que j’avais l’impression d’aller droit à l’abattoir. Ciro a commencé à me parler de son film au Maroc. Il m’a dit qu’il allait me montrer une bande-annonce que personne d’autre n’avait vu. Il m’a aussi dit qu’il n’avait pas de travail pour moi dans le projet qu’il avait au Mexique, mais qu’il avait un autre grand projet dans lequel  je pourrais travailler. Il m’a tendu l’ordinateur et m’a montré la bande-annonce, mais avant de s’asseoir, il a éteint les lumières, et une fois les lumières éteintes, il s’est assis à côté de moi. J’avais son ordinateur sur mes genoux. Il a mis son bras autour de moi, et je me suis sentie très mal à l’aise parce qu’il me coinçait sur le canapé. Il s’est approché et j’ai senti son bras sur mon cou. Je portais un collier, il a commencé à jouer avec et à se rapprocher pour le regarder. Il semblait très intéressé et m’a dit que mon collier était très joli. C’était très gênant parce que je me sentais idiote de m’inquiéter de la situation, et après je me suis sentie idiote d’avoir pensé que tout allait bien se passer. Ensuite, Ciro m’a dit qu’il allait me montrer des trucs sur la série qu’il filmait au Mexique, en disant « c’est juste pour tes yeux ». Hector m’avait appelé, mais Ciro fronçait les sourcils à chaque fois que je regardais mon portable, alors je ne répondais pas. Je pensais : « tout va bien se passer, j’ai tout sous contrôle. Rien ne va se passer ».

C’est le moment le plus difficile et ce qui m’a fait réfléchir plus tard : sa manipulation. Je ne savais pas ce qui se passait, mais j’étais dans une position de faiblesse où Ciro m’offrait des choses. Pourtant, en réalité, il me faisait savoir qu’il avait de l’influence sur moi. C’est très ambigu parce qu’il jouait avec des sujets professionnels et m’embrouillait les idées. Je n’avais pas réalisé à quel point c’était sérieux et la manière dont il m’intimidait verbalement et physiquement. Je crois que je devais être chez lui depuis 45 minutes, et c’est à ce moment-là que les choses ont commencé à mal tourner. Il se levait constamment pour aller aux toilettes, et la dernière fois qu’il est revenu des toilettes, il s’est mis sur moi. La première chose que j’ai faite, et je m’en veux, a été de lui dire : « Écoute, Ciro, pas maintenant, tu sais que je suis en couple, je pense que tu es un homme très séduisant, mais ce n’est pas le moment ». J’essayais de faire en sorte que les choses se terminent bien entre nous parce que je pensais vraiment que je devais rester cordiale avec lui. C’est un homme très grand, et il était sur moi, la seule chose que je pouvais dire, c’était « non, pas maintenant ».

Je me sens très mal à ce sujet, il est grand et gros, et je me suis dit qu’il valait mieux ne pas être impolie avec lui, j’avais aussi peur de ce qu’il pourrait me faire. Il m’a embrassé, et je ne lui ai pas rendu son baiser, mais je ne l’ai pas repoussé non plus. J’ai juste reculé, c’est tout ce que j’ai fait. Je lui ai rendu un autre baiser parce que je pensais que cela le calmerait et qu’il me laisserait partir, en continuant à insister sur les raisons pour lesquelles c’était une mauvaise idée. Il m’a placée sur lui et a commencé à me lécher. Je pensais que tout ce qui se passait était tellement horrible que je n’arrivais pas à comprendre comment cela pouvait m’arriver. Je ne savais pas quoi faire, et je lui repoussais la tête de la main. Je me suis levée lentement du canapé, et il m’a enlevé mon pantalon. Je ne savais pas quoi faire, donc je n’ai rien fait, mais je n’arrêtais pas de lui répéter que je ne voulais pas. Ciro s’est levé, il avait mis de la musique électronique tropicale et s’est mis à danser devant moi. J’ai reculé et suis tombée sur le canapé ; il s’est remis sur moi. Alors qu’il était sur moi, j’en ai profité pour prendre mon téléphone portable et le débloquer. Il s’est ouvert sur la conversation avec Hector, et je lui ai envoyé des messages vocaux de ce qui se passait. J’ai dit à Ciro que je ne voulais pas, et il me disait : « Mais si, mais si ». Je lui ai dit « ne fais pas ça, réfléchissons », mais il n’arrêtait pas de dire qu’il n’y avait rien à penser, qu’il partait dans trois jours.

Il a commencé à ouvrir sa braguette, et m’a dit : « Je veux juste te regarder, laisse-moi te regarder », alors que je lui disais : « Non, arrête, vraiment, je n’ai plus envie de ça ». Il m’a tiré par le bras et a essayé de m’embrasser ; à ce moment-là, je n’étais plus conciliante. C’est alors qu’il m’a traînée dans sa chambre. J’avais l’impression d’être en pilote automatique, en sous-vêtements et il m’a dit : « Juste un petit moment, je ne suis pas un idiot comme Hector, rien ne va se passer ». Je n’arrêtais pas de dire : « s’il te plaît, non, s’il te plaît, je ne veux pas». Je n’ai pas réagi avec colère, je n’ai pas crié « espèce de fils de pute » parce que j’avais peur, mais j’étais tendue et je ne l’ai plus laissé me toucher. Il m’a regardée de manière énervée et a enfoncé son doigt dans mon vagin. Il n’arrêtait pas de dire « juste un peu, juste un peu ». Puis il a attrapé ma main et l’a mise sur son sexe, j’avais l’impression que ce qui se passait n’était pas réel, que mon bras le faisait, mais qu’il ne m’appartenait pas, que ce n’était pas le mien. J’ai ressenti une étrange sensation dans ma poitrine, semblable à celle que l’on ressent lorsque l’on se fait agresser.

À ce moment-là, je me suis dit : « de toute manière, qu’est-ce que je peux faire ? » Il m’a coincé contre le mur en face du lit. Il n’arrêtait pas de dire que tout allait bien se passer, que rien n’allait m’arriver, il a dit, « on se fait juste un câlin pendant un petit moment ». J’étais silencieuse, et je me souviens de certaines choses, mais j’ai des trous de mémoire. Je me souviens très bien du moment où il a mis ma main sur son sexe. Je me rappelle qu’il disait vouloir seulement me regarder, et je me souviens sentir qu’il m’emprisonnait sur son lit, et ressentir le poids de son corps sur moi. À un moment donné, j’ai essayé de résister, et il m’a attrapé la tête avec violence. Tout est très récent et me semble encore très vif, et je ne me sens pas capable d’en dire plus. C’est pourquoi j’ai été si réticente à partager cette histoire. Je ne veux pas la revivre dans ma tête, et je ne veux pas m’en souvenir, je ne veux pas répondre aux questions ou avoir l’impression de devoir expliquer ce qui s’est passé.

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé avant que l’interphone sonne. Ciro, très perturbé, s’est levé et a dit : « Qui est-ce ? » Je lui ai répondu que c’était juste un ami qui était venu me chercher. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu Hector et son amie assis dans la voiture avec la porte ouverte. Ciro a continué à demander qui c’était, et j’ai continué à dire : « Je vais lui dire de partir, laisse-moi descendre, je lui dirai de partir, et je reviendrai ». Il m’a demandé ce que j’étais en train de dire et je lui ai répondu que tout allait bien, qu’il ne se passait rien, qu’il me laisse partir, que je dirais à mon ami de partir et que je revenais. Il ne voulait pas me donner la clé de l’immeuble, et je n’arrêtais pas de lui dire : « Donne moi la clé, je te jure que je vais dire à mon ami de partir et je remonte ». Il a fini par me donner la clé, et a attrapé mon visage, en serrant mes joues, m’a regardé et m’a dit : « Mais tu reviens ! » et il a crié à nouveau, « tu reviens ! ».

J’ai pris mon téléphone portable, ma veste et mon pantalon, mais j’ai laissé mon pull, ma chemise, ma culotte et mon soutien-gorge, et j’ai couru en bas. Hector m’attendait à la porte d’entrée de l’immeuble. J’ai ouvert la porte du mieux que j’ai pu. Je l’ai serré dans mes bras et lui ai dit que nous devions partir. Je me souviens aussi lui avoir dit que je devais rendre les clés, mais Hector m’a dit : « Qu’est-ce que tu racontes ? », il a voulu monter, mais je lui ai demandé de ne pas le faire. On a jeté la clé par terre et on est monté dans la voiture. Katia, l’amie d’Hector, nous y attendait. Je ne la connaissais pas, mais elle a compris ce qui se passait. 

Je ne sais pas combien de temps a passé entre le moment où j’ai envoyé le message vocal et celui où Hector est arrivé. Je ne sais même pas combien de temps s’est écoulé à partir du moment où il m’a déshabillée et traînée dans sa chambre. Hector était désespéré et avait sonné à tous les appartements de l’immeuble depuis l’interphone du portail. Il a également appelé Ciro à 23h20, et comme il n’a pas répondu, il a reçu un appel manqué.

Alors que nous étions dans la voiture, Hector m’a dit : « On va déposer une plainte », mais je n’ai pas voulu. Je voulais juste me sortir de cette situation et rentrer à la maison. Je lui ai demandé de s’arrêter dans un magasin et j’ai acheté une petite bouteille de whisky. Nous sommes arrivés à l’appartement, nous sommes allés dans notre chambre, j’ai bu un verre, j’ai pris une douche, je ne comprenais toujours pas vraiment ce qui se passait, mais je n’arrêtais pas de pleurer. On s’est serrés dans les bras l’un de l’autre. Je pense que nous n’avions jamais pleuré comme ça. J’avais des pensées suicidaires, comme de vouloir sauter par la fenêtre. 

Cette nuit-là, j’ai laissé plus de la moitié de mes affaires chez Ciro, je ne suis pas revenue, j’ai jeté la clé par terre, mais il ne m’a pas non plus appelé ni cherché à me contacter. Le lendemain matin, il a appelé Hector et lui a demandé pourquoi il l’avait appelé la veille. Hector a dit que c’était une erreur parce que nous n’avions toujours pas décidé de ce que nous allions faire.

Deux jours plus tard, j’étais seule dans l’appartement, car Hector devait faire des courses lorsque j’ai reçu un appel d’un numéro inconnu. C’était Ciro qui me demandait pourquoi j’étais partie ce soir-là, et je lui ai répondu : « parce que je devais partir ». Il m’a demandé : « C’était Hector, l’ami qui t’attendait en bas ? ». J’ai insisté sur le fait que c’était un autre ami. Il m’a appelé pour m’intimider et pour s’assurer qu’il n’aurait pas de problème avec Hector. Il a dit : « ça va être notre secret ; j’espère que ça sera le cas ». Je lui ai dit que ça le serait parce que j’avais peur qu’il puisse me porter préjudice au niveau professionnel.

Hector

Nous en avons parlé plusieurs fois ce jour-là. On se demandait si elle devait renvoyer un message à Ciro, ou s’il valait mieux ne plus jamais le revoir. Le jour de l’agression, nous étions ensemble, mais elle est partie plus tôt que moi, nous nous étions envoyés des messages tout le temps où elle était là-bas. Dès que j’ai récupéré mon amie Katia à l’aéroport, nous nous sommes mis d’accord pour que je vienne chercher Adriana. Je lui ai dit que je ne pensais pas qu’il allait se passer quelque chose de mauvais. Je lui ai dit que je connaissais Ciro depuis longtemps. Il devait être 21h45 quand Adriana m’a envoyé un message vocal pour me faire savoir qu’elle venait d’arriver chez Ciro. Je me suis dit qu’il se passait peut-être quelque chose d’étrange. Mon amie a mis beaucoup de temps à sortir de l’aéroport et pendant ce temps, Adriana m’envoyait des messages. Je l’ai appelée plusieurs fois pour prendre de ses nouvelles et, à un moment donné, je me souviens qu’elle m’a dit « il a éteint les lumières ».

Quand mon amie Katia est enfin arrivée, j’ai décidé que la meilleure chose à faire était d’aller chez Ciro et d’attendre Adriana à l’extérieur, je savais où il vivait. Dès que je suis arrivé chez lui, Adriana m’a envoyé un message en disant que tout allait bien et qu’elle partirait dans une demi-heure. Je lui ai dit que je l’attendais en bas, et pendant ce temps, Adriana m’a envoyé des messages vocaux. Dès que je les ai entendus, j’ai couru jusqu’à la porte de l’immeuble et j’ai commencé à sonner à tous les appartements. Je savais qu’il habitait au quatrième étage. J’ai sonné frénétiquement à tous les appartements de l’immeuble. Un homme a fini par répondre et je lui ai dit que je cherchais Ciro. J’ai parlé à plusieurs personnes, et deux minutes plus tard, Adriana est descendue. Dans ma tête, cela n’avait pas pris plus de dix minutes. 

Adriana était très bouleversée ; elle pouvait à peine respirer ; elle paniquait, pleurait et tremblait. Elle n’arrivait pas à mettre la clé dans la serrure et elle l’a fait tomber deux fois. Quand elle est sortie, je l’ai prise dans mes bras, je lui ai touché le dos et j’ai remarqué qu’elle ne portait que sa veste, et qu’elle n’avait pas de sous-vêtements. Elle ne pouvait même pas parler, je l’ai serrée dans mes bras et j’ai compris ce qu’il s’était passé. Je voulais monter, mais elle m’en a empêché. Je ne suis pas monté parce qu’elle était terrifiée, et je pensais que je devais la protéger plutôt que de frapper Ciro. Elle n’arrêtait pas de dire : « Je dois aller là-haut ; je dois y retourner ». Elle était inquiète pour les clés, mais je lui ai dit qu’on pouvait les laisser tomber par terre à l’intérieur du portail. On a fermé la porte et on a sauté dans la voiture. La voir comme ça était très étrange parce qu’elle était fragile et tendue, elle pleurait, puis elle se calmait ou se mettait en colère.

Nous sommes arrivés à l’appartement et nous nous sommes enfermés dans la chambre, nous avons parlé un moment, elle n’allait pas très bien, elle bafouillait, et je ne comprenais pas ce qu’elle disait, son regard devenait tout d’un coup vide. Nous sommes allés dans la salle de bains. Elle a eu des moments où elle était juste absente. J’ai essayé de la faire revenir en l’arrosant avec de l’eau, et elle a commencé à se frotter très fort à ce moment-là, comme pour se nettoyer en profondeur. Elle est sortie de la douche ; nous avons pleuré pendant très longtemps. Nous nous sommes enlacés de nouveau, et elle s’est évanouie momentanément, elle est tombée, mais j’ai pu la rattraper. Après, nous avons bu un verre. Elle a dit qu’elle voulait sauter par la fenêtre plusieurs fois. Quand elle a bougé, j’ai vu qu’elle avait une contusion à la cuisse.

Nous sommes allés nous coucher et elle s’est finalement endormie. Je suis resté éveillé en pensant à ce que nous devrions faire. Le lendemain, nous avons décidé d’aller voir un psychologue, et nous lui avons raconté ce qui s’était passé. Nous ne savions pas si nous allions le dénoncer, mais il n’était pas facile pour Adriana de parler de ce qui s’était passé, elle avait l’impression que cela se reproduisait, donc avec les conseils du psychologue, nous avons décidé qu’il était plus important pour elle de se sentir bien et de trouver des raisons de continuer à vivre. Ciro m’a appelé plusieurs fois ce week-end-là. J’ai finalement répondu le samedi, mais j’ai esquivé ses questions.

J’ai parlé avec un avocat spécialisé dans les violences sexuelles et je lui ai parlé de notre situation. Il m’a dit que si nous avions des témoins, des discussions, des notes vocales et témoignages de voisins, en plus des appels de Ciro, nous avions un dossier solide qui pouvait le mettre en prison pendant plusieurs années. Nous avons pensé le poursuivre en justice, mais Adriana et moi ne voulions pas tout revivre. Pour l’instant, tant qu’il ne nous avait fait rien d’autre, nous avions décidé de ne pas entreprendre de poursuites judiciaires.

Katia

C’était ma première nuit à Bogota, et je venais d’arriver, quand Hector, qui venait m’accueillir, m’a demandé si nous pouvions aller chercher Adriana et attendre qu’elle termine une réunion de travail. Il m’a dit qu’il avait l’impression que quelque chose n’allait pas et qu’il préférait aller l’attendre. Nous sommes donc allés en face d’un bâtiment et Hector m’a dit qu’il allait envoyer un message à Adriana, « elle ne devrait pas tarder », a-t-il dit. Il a suggéré que nous prenions un verre en attendant qu’elle descende, mais il a ensuite reçu des messages d’elle qui l’ont inquiété, et a dit qu’il préférait attendre là-bas qu’elle sorte. Alors que nous étions en route, il a mentionné que c’était une situation « à la Harvey-Weinstein ». Même s’il plaisantait au début, la situation est devenue très sérieuse.

Finalement, nous n’avons pas été prendre de verre et nous avons attendu Adriana. Au début, nous avons pensé que si nous étions là, près d’elle, tout irait bien. Nous pensions : Adriana est une femme forte et rien n’allait se passer jusqu’à ce que, tout à coup, Hector sorte de la voiture et se mette à sonner à toutes les portes des appartements de l’immeuble (comme mon espagnol n’est pas très bon, je n’ai pas vraiment compris ce qui se passait). Je ne savais pas ce qu’il se passait, et alors qu’il faisait beaucoup de va-et-vient, il m’a expliqué qu’il avait reçu des messages vocaux d’Adriana qui étaient très troublants et très graves. Hector savait que quelque chose n’allait pas. Il me les a fait écouter et me les a traduits : elle était en danger. Il a continué à sonner à tous les appartements, plus de 15 minutes se sont écoulées, parce qu’il ne savait pas quel appartement était celui de Ciro, alors il les a tous essayés.

Pendant ce temps, j’observais les fenêtres pour voir si je voyais quelque chose ou si les lumières s’allumaient. Puis Adriana est sortie en courant du bâtiment ; elle pleurait et tremblait ; elle était très perturbée. Hector l’a enlacée pendant un long moment, et même si je ne comprenais pas comment elle avait pu se sortir de cette situation, je me suis sentie soulagée de la voir en sécurité.

Je n’avais pas rencontré Adriana avant ce jour-là, mais je lui ai dit que j’étais navrée pour ce qui lui était arrivé, je lui ai dit de prendre son temps et que j’étais là pour tout ce dont elle avait besoin. Cette situation était très difficile, Hector était très nerveux, anxieux et bouleversé et nous ne savions pas quoi faire. Elle n’arrêtait pas de pleurer, c’était comme un cauchemar. Puis nous sommes allés à leur appartement, et de ma chambre, je pouvais l’entendre pleurer pendant longtemps. C’est le lendemain matin que j’ai vraiment compris ce qu’il s’était passé. Au début, même Hector n’a pas réalisé l’ampleur de ce qui s’était passé. Comme je ne parle pas espagnol, je ne comprenais pas non plus. Lorsque nous avons parlé le lendemain, elle m’a dit : « Il a abusé de moi ».

Le témoignage d’Adriana est le plus grave de tous les témoignages recueillis dans cet article. Il est étayé par deux témoignages qui confirment son histoire, et qui ont remarqué les éventuels signes que l’on peut aperçevoir fréquemment chez les victimes de violences sexuelles. Elle avait des hématomes ; elle était dans un mauvais état émotionnel et mental au moment où Hector et Katia l’ont retrouvée ; elle faisait une fixation sur le fait de se doucher ou de se nettoyer. De plus, le fait qu’Adriana soit sortie du bâtiment en courant et en pleurant sans sous-vêtements, sont d’autant plus des signes d’une agression sexuelle non consentie. Ce genre de choses ne sont pas normales lorsqu’il y a une relation sexuelle consentie. Ce cas suit également le modèle de celles qui ont été racontées précédemment, l’utilisation du prestige professionnel pour intimider, les offres d’opportunités professionnelles, les commentaires dénigrants sur les partenaires romantiques des victimes, et encore plus important : l’utilisation de la force pour embrasser ou toucher les victimes ou, dans ce cas particulier, pour abuser sexuellement d’une femme, malgré son refus évident.

Nous voulons souligner quelques points essentiels de ce cas : il a utilisé un prétexte professionnel pour amener la victime chez lui ; Adriana avait peur et se sentait en danger avant la rencontre (au point où elle a ressenti le besoin d’avoir un plan de secours avec Hector au cas où elle aurait été confrontée à une situation d’abus) ; et pendant l’agression, elle a envoyé des messages vocaux à Hector. Nous observons également d’éventuels signes de préméditation de la part de Guerra, comme le fait qu’il ne portait pas de sous-vêtements ou le fait qu’il ait reconnu qu’il avait mal agi, en disant quelques jours plus tard à Adriana que cela devait rester « leur secret ».

Un autre point primordial réside dans le fait qu’Adriana s’est sentie effrayée et intimidée par la taille et la force de Guerra (que d’autres victimes ont également mentionné) qui jouent en sa faveur lorsqu’il tente d’agresser des femmes.

CAS # 4

Eliana : victime d’harcèlement au ParkWay (quartier de Bogota).

Bogotá, 2016

J’ai rencontré Ciro au « Festival international du cinéma de Carthagène ». J’ai participé à de nombreux festivals grâce à mon film, tout comme lui l’a fait avec son film « Les Voyages du Vent ». Il est également venu me voir au théâtre à plusieurs reprises, et nous nous sommes rencontrés à Casa Ensamble, centre culturel de Bogota. J’étais avec un ami qui s’appelle Miguel, nous sortions ensemble à l’époque, et nous avons rencontré Ciro avec l’un de ses amis. J’habite tout près de Casa Ensamble, et comme je n’avais pas besoin de me lever tôt le lendemain matin, Ciro m’a dit : « Reste, on va boire un verre, je te paye un Martini ». Et je lui ai répondu : « D’accord, cool ». Nous nous sommes donc assis à une table et nous avons commencé à parler des Oscars, d’un mail que Johnny Depp lui avait écrit, et des émotions ressenties lorsqu’on passe de réalisateur de cinéma ordinaire à réalisateur aussi renommé.

J’ai bu mon martini, et lui au moins deux bières, quand j’ai dit « Bon, je rentre chez moi ». Et il m’a dit : « Je te raccompagne». J’ai accepté, j’habitais tout près. Nous sommes sortis, et l’ami de Ciro est arrivé juste derrière, Ciro lui a dit : « Prends un taxi », ce à quoi son ami lui a répondu qu’il préférait marcher un peu, mais Ciro a insisté et a dit : « C’est mieux si tu prends un taxi ». À ce moment-là, je me souviens avoir pensé : « Le pauvre, il voulait marcher avec nous », mais il a fini par prendre un taxi, et Ciro et moi avons commencé à marcher. Lorsque nous sommes arrivés devant la porte de mon immeuble, je l’ai ouverte, et il m’a poussé contre le mur en bas de l’escalier, à ce moment-là il m’a tripoté : il a mis sa main à l’intérieur de mon pantalon et de ma chemise. Je ne me souviens pas qu’il ait essayé de m’embrasser, mais il était énorme, il est très grand et très lourd, et il était contre moi avec ses mains à l’intérieur de mon pantalon et de ma chemise. Mais je fais beaucoup de sport, je suis forte, donc j’ai pu le pousser en dehors du bâtiment et fermer la porte sur lui.     

Ensuite, je l’ai revu à « La Maldita Vanidad » (un théâtre de Bogota). J’étais très nerveuse, mais ce jour-là il ne s’est pas approché de moi. C’est seulement plus tard, lors du « Festival du cinéma de Carthagène », il me semble en 2018, à une soirée de Caracol (une chaîne colombienne de télévision et de radio) qu’il s’est à nouveau approché de moi. Il m’a demandé de danser, j’avais un peu bu, nous avons commencé à danser, et je lui ai dit : « tu me dois des excuses », il m’a demandé « pourquoi ? » donc je lui ai répondu : « parce que tu m’as harcelée, comment ça pourquoi ?  Tu t’es jeté sur moi et tu as mis tes mains à l’intérieur de ma chemise ». Il m’a répondu : « Je ne me rappelle pas de ça » et en voyant ma tête, il a ajouté : « Je me souviens que j’ai essayé de t’embrasser et que tu ne voulais pas », alors je lui ai répondu : « Ce n’était pas le cas. Tu m’as poussé contre le mur et tu as mis tes mains sous ma chemise et dans mon pantalon ». Il m’a dit : « Je suis désolé. Je venais de me séparer de Cristina et je ne savais pas comment aborder les femmes. Je t’ai toujours admirée; je pense que t’es une belle femme. J’ai toujours pensé que tu étais mignonne, je suis désolé, je te respecte beaucoup ». Je me souviens avoir pensé : « C’était peut-être de la maladresse de venir de se séparer de sa femme ». Je ne me souviens même pas d’avoir été avenante, je ne l’avais jamais vu de cette manière, je ne comprenais pas ce qu’il pouvait avoir mal interprété, mais bon. Je lui ai dit que je le pardonnais, nous nous sommes fait un câlin et on en est restés là. Pour moi, c’était réglé jusqu’à ce que Daniela m’appelle.

Le lendemain qu’il m’ait harcelée, j’ai appelé Miguel pour lui dire ce qu’il s’était passé. Ciro savait que Miguel et moi nous nous voyions, et en parlant avec Camila et Daniela, nous avons réalisé que Ciro harcelait les femmes qui sortaient avec ses collègues. Je n’en ai pas parlé pendant quatre ans, et je suis sûre qu’il y a eu beaucoup d’autres cas depuis le mien, c’était en 2016, et le plus récent que je connais date de 2019.

Miguel

C’était un soir lors d’une soirée à Casa Ensamble, je suis parti tôt et Eliana est restée avec d’autres gens. Le lendemain, elle m’a raconté que lorsqu’ils sont arrivés chez elle, alors qu’elle était en train d’ouvrir la porte de son immeuble, Ciro s’est jeté sur elle, essayant de l’embrasser très violemment. Elle a dû le repousser pour qu’il recule.

Dans le cas d’Eliana, qui a été mentionné pour la première fois dans le témoignage de Camila, nous retrouvons le même schéma. Il utilise sa célébrité et son influence dans l’industrie du cinéma pour impressionner et intimider, et dans ce cas précis, sa nomination aux Oscars. Il fait recours à la force pour les toucher ou les embrasser malgré leur “Non” clair et répété. Il est également important de noter que le cas d’Eliana s’est produit en 2016, il y a quatre ans, ce qui rallonge la chronologie de ces témoignages. Cela montre également comment, avec le temps et la croissance du prestige de Guerra, la sévérité des agressions s’est accrue.  

CAS # 5

Carolina : victime d’harcèlement sexuel sur un tournage.

Colombie, 2019

J’étais très enthousiaste car c’était la première fois que j’avais un rôle aussi important sur un tournage de grande envergure. C’était bizarre parce que j’avais à peine croisé le chemin de Ciro à Bogotá et à ce moment-là, il me donnait un sentiment d’importance : « c’est le genre de gars qui n’est pas ici parce qu’il est avec Johnny Depp en train de faire des choses plus importantes ». Je l’avais rencontré une fois lors d’une soirée et il m’avait parlé vite fait. J’ai pensé : « Je vais enfin pouvoir le rencontrer. J’espère vraiment qu’il va bien m’aimer ! ».

Il est arrivé en retard dans la ville où on allait tourner, donc nous avons commencé sans lui. Il est arrivé deux jours avant le début du tournage. Pendant les tests caméra, j’avais beaucoup de questions à lui poser, et il n’a rien répondu à ça ; il m’a seulement parlé de son film « Les Oiseaux de Passage » et du fait qu’il était cool.

Le vendredi, avant de commencer le tournage, il y a eu une soirée. Tous les acteurs, l’équipe et mes autres chefs y étaient. Ciro était ivre et s’est mis à danser de façon gênante devant l’une de mes collègues, et tout le monde disait : « quel mec dégoûtant ». J’étais à un autre endroit, mais ils ont fermé l’établissement, donc nous sommes allés dans une autre boîte, où nous étions environ dix personnes. Ciro est apparemment timide, mais quand il boit de l’alcool et que quelqu’un lui parle de sexe et de femmes, il s’excite et se détend, et ce soir-là il s’est mis à parler de ça. À la soirée, il est venu me voir et m’a dit « on va danser ! » Nous avons commencé à danser, et il a posé sa main sur mes fesses, par-dessus mon pantalon, mais il m’a tripoté très fortement, près de mon entrejambe, et j’ai eu très peur, alors je me suis écartée et je suis allée m’asseoir. Le lendemain, j’ai raconté à mes copines de l’équipe de maquillage ce qui m’était arrivé et je leur ai demandé quelque chose de similaire leur était arrivé ; elles m’ont répondu : « ce mec est un porc ». Mais je ne voulais pas causer de problèmes, c’était une star, et à ce moment-là je ne voulais pas lancer de rumeurs ou de ragots, et je ne voulais pas qu’il sache que nous avions parlé de lui.

Une semaine plus tard, nous nous sommes recroisés à la piscine de l’hôtel un soir. Ciro s’est assis à côté de moi. Il fumait un cigare et buvait du whisky apparemment très spécial qu’il avait amené avec lui. Il m’en a servi un peu et m’a parlé de ses relations avec des personnes super célèbres. Puis il a commencé à me demander de lui parler de ma vie sexuelle. Il a mis sa main sur ma jambe et m’a demandé : « Bon, Carolina, j’ai besoin que tu me dises quelque chose, quels réalisateurs as-tu baisés ? »  Et je lui ai répondu : « Qu’est ce que tu racontes ? Aucun », et il n’arrêtait pas de me dire : « Je ne te crois pas, raconte moi ». Il m’a dit qu’il avait une copine qui arrivait le lendemain, mais que cette nuit-là, il était seul. Il a commencé à parler de sexe de manière très imagée : les choses qu’il aimait faire, etc. Je me suis sentie très mal à l’aise et j’ai commencé à parler à quelqu’un d’autre. Je pense qu’il s’est lassé et est parti dans sa chambre.

Au début, rien de tout cela ne me paraissait si mal. Des choses similaires m’étaient arrivées avec des hommes sur d’autres tournages. Pourtant, quand j’en ai parlé à mes collègues féminines, j’ai réalisé que ce n’était pas quelque chose que nous devions normaliser. Lorsque je suis rentrée à Bogota, j’ai découvert qu’il y avait des rumeurs sur Ciro. J’ai décidé d’en parler à mes chefs de production. Plusieurs mois s’étaient écoulés après la fin du tournage. Ils m’ont tout de même soutenu et m’ont offert des conseils juridiques, mais je ne voulais pas commencer à avoir des problèmes. J’ai donc refusé, même s’ils ont insisté.

Julia  

Nous avons fait une soirée au début du tournage. Il y avait un apéro avant celle-ci, mais je n’ai pas pu y aller parce que je devais faire quelques ajustements pour le tournage du lendemain, donc je suis arrivée en retard. J’avais une très bonne relation avec Carolina depuis notre rencontre, car nous devions parfois travailler ensemble, et nous nous sommes vraiment bien entendues. À cette soirée, il y a eu un moment où Ciro avait bu « un verre de trop », ce qui semble être l’un de ses comportements, car ce qui s’est passé se produit généralement lorsqu’il boit. Il s’en sert comme excuse, mais il était ivre et il a attrapé les fesses de Carolina. Nous les regardions danser, il dansait derrière elle; je n’ai pas vu précisément comment il lui a attrapé les fesses, mais je l’ai vu glisser ses mains le long de son dos. Carolina m’a immédiatement regardé avec un visage qui disait « au secours », et elle a écarquillé les yeux. Elle s’est éloignée, et c’est là qu’elle m’a dit que Ciro lui avait attrapé les fesses.

Je ne me souviens pas de comment ça s’est passé, mais je l’ai ensuite vu flirter avec mon assistante, Raquel. C’est arrivé au même endroit. Il s’est mis à danser avec elle, à lui parler à l’oreille, et pour elle, ce n’était rien d’autre qu’une simple drague, elle ne l’écoutait pas. C’est à la première soirée que j’ai vu ce qui est arrivé à Carolina et qu’elle m’a raconté. Lors de la deuxième soirée, il a flirté et dansé à nouveau avec mon assistante. Par la suite, mon assistante et moi avons continué à travailler ensemble sur d’autres projets, et nous n’avons plus eu de nouvelles de Ciro. Puis elle m’a dit qu’il y a un an, un an après la fin du tournage, il lui avait écrit sur Facebook pour lui dire « salut ». Il utilise un profil avec un faux nom ; il a le nom d’un personnage de film, je crois, c’est très différent. Il n’a jamais été très porté sur la technologie, en fait, il n’avait pas de smartphone avec des applications ou autre, mais il avait un profil avec un nom « Ignacio » quelque chose. Avec ce profil, il a écrit à mon assistante, et je lui ai dit « ce n’est pas normal, c’est un gars beaucoup plus âgé qui insiste, c’est du harcèlement. Il profite de la situation pour avoir quelque chose avec toi, et ce n’est pas normal ». Puis, quand je lui ai parlé de cette interview, elle m’a dit que j’avais raison. Qu’elle n’avait pas vu les choses comme ça à l’époque et qu’il ne s’était rien passé, parce qu’elle n’avait pas fait attention à lui, mais il a essayé de se rapprocher d’elle trois fois. Mon assistante a vingt ans, et j’ai essayé de la protéger, je ne l’ai jamais envoyée tourner avec lui.

Je me souviens que Carolina m’a raconté ce qui lui est arrivé pendant la soirée, puis me l’a redit plus tard, et je me souviens qu’il avait une manière dégoûtante de danser avec elle. Pendant le maquillage, elle me racontait comment, au cours des répétitions, il se tenait toujours très près d’elle et la mettait mal à l’aise et la dégoûtait. Nous en avons parlé à plusieurs reprises cette semaine-là. Ciro ne m’a jamais draguée, et il traite les femmes qui lui plaisent et les autres très différemment. On voit qu’une femme lui plait car son attitude se transforme.   

Dans ce cas précis, on ajoute un nouvel élément à sa conduite : il s’agit du cadre de travail dans lequel Guerra se trouve en position de pouvoir évidente sur une femme qu’il harcèle. Lors du harcèlement sexuel dont il a fait preuve envers Carolina, Guerra a maintenu une relation professionnelle avec elle, et c’est arrivé dans le cadre professionnel. Nous pouvons voir comment, malgré une relation hiérarchique, Guerra a fait des commentaires comprenant des connotations sexuelles, inappropriés et déplacés, voire même agressifs, par exemple, en disant que Carolina avait eu des relations sexuelles avec d’autres réalisateurs.

Il est essentiel de souligner que dans l’industrie cinématographique et les industries culturelles en général, de nombreuses relations professionnelles se forment lors de soirées, ce qui donne l’impression que ce sont des circonstances informelles, alors qu’elles sont en réalité d’une grande importance professionnelle. En outre, la plupart des projets audiovisuels incluent des soirées : festivals de cinéma, télévision et documentaire, avant-premières et autres événements publics. Ne pas assister à ces événements a un impact et un coût élevé sur les relations publiques et les relations professionnelles entre les membres du milieu cinématographique.

Nous avons parlé à plusieurs personnes qui travaillaient sur ce tournage. Elles confirment que les producteurs en charge de ce projet ont organisé un atelier sur la prévention du harcèlement sexuel pour tous les employés, et que Ciro Guerra ne s’est pas présenté.

LE HARCÈLEMENT ET LES AGRESSIONS SEXUELLES DANS L’INDUSTRIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Bien que le harcèlement sexuel et la violence contre les femmes se produisent dans tous les domaines et toutes les industries, ils sont particulièrement visibles dans l’industrie cinématographique depuis ses débuts. Jusqu’à récemment, la situation était normalisée, mais le mouvement #MeToo aux États-Unis a formé des protestations qui ont eu un tournant important au niveau du débat sur le harcèlement dans ce milieu. Le 24 février 2020, un jury a déclaré le producteur milliardaire Harvey Weinstein coupable de viol au troisième degré et l’a acquitté de deux autres accusations, dont le viol. Weinstein a été reconnu coupable d’un acte sexuel criminel au premier degré contre l’assistante de production Mimi Haley en 2006 ; de viol au troisième degré contre l’aspirante actrice Jessica Mann en 2013 et a été condamné en mars à vingt-trois ans de prison.

Les accusations contre Weinstein ont commencé à être rendues publiques en 2017. Elles ont déclenché un débat sur la façon dont le harcèlement et la violence sexuelle sont devenus, au fil des ans, une “exigence” imposée à de nombreuses femmes pour poursuivre leur carrière en tant qu’actrices, productrices, assistantes et dans n’importe quel poste de l’industrie. Cette décision est sans appel car elle condamne l’une des personnes les plus puissantes de l’industrie cinématographique de la planète, à tel point qu’il semblait intouchable. Il envoie également un message au monde entier : l’abus de pouvoir utilisé dans l’objectif d’harceler sexuellement et de violer les femmes est inacceptable. Néanmoins, ce message ne suffit pas à éradiquer ces problèmes au sein de l’industrie cinématographique, qui est extrêmement hiérarchisée et concentre une grande partie du pouvoir et de l’argent entre les mains de quelques hommes. Cette inégalité profonde, caractéristique de cette industrie, est l’un des facteurs qui facilitent le harcèlement et la violence sexuelle.

Il y a quelques mois, le collectif RecSisters a été formé en Colombie. Il a commencé à recueillir des informations sur le harcèlement et la violence sexiste au sein de l’industrie cinématographique. RecSisters se définit comme « un collectif de femmes qui travaille au sein des médias en Colombie et qui cherche à améliorer, dignifier et égaliser les espaces de travail, à créer un environnement professionnel sain et sûr, exempt de tout type de harcèlement et/ou de violence ». Quand tout a commencé, quatre femmes se sont demandées comment elles pouvaient aider l’une d’entre elles, une assistante caméraman, confrontée à un cas d’harcèlement sexuel. Cela s’était produit il y a deux ans, et elle avait porté plainte. Elles ont commencé à réunir les femmes des départements de photographie. Elles ont commencé à parler du harcèlement dans le cadre professionnel pour se protéger mutuellement.

Elles ont décidé de mener une enquête dans l’objectif d’obtenir une image plus étendue de la réalité du harcèlement. Il en a résulté une infographie réalisée selon 147 réponses de femmes travaillant dans la production et la scénographie. L’enquête a montré que :

  • 81% des femmes interrogées ont été victimes de harcèlement sexuel au travail.
  • Les comportements classiques comprennent regards, gestes suggestifs du visage, expressions verbales irrespectueuses, contacts physiques non désirés, compliments, blagues et moqueries.
  • Parmi les autres comportements signalés dans l’enquête, on retrouve l’usage de pressions pour accepter des invitations, les menaces, les tentatives de viol et le viol.
  • 84% des personnes interrogées ont décidé de ne pas le signaler. L’une d’entre elles a déclaré “Quand les producteurs l’ont découvert, ils m’ont seulement dit de m’y habituer, que je ne pouvais pas me plaindre”.
  • Parmi celles qui ont dénoncé, on a constaté des moqueries, des licenciements d’emploi et des répercussions sur le travail telles que la re-victimisation, le fait d’être jugée comme problématique, le rejet ou encore l’exclusion de l’industrie, la détérioration de l’environnement de travail, les menaces et l’augmentation du harcèlement. D’autres ont déclaré qu’il n’y avait pas eu de changement et quelques-unes se sont senties soutenues.
  • Les abus et les violations les plus graves ne sont généralement pas signalés par crainte de se retrouver licenciée ou excluse.

Le plus grand nombre de cas de harcèlement signalés dans cette enquête provenait des départements caméra et photographie. Deux facteurs peuvent expliquer ce résultat : d’abord, le fait que la majorité des personnes interrogées travaillent dans ce domaine ; ensuite, parce qu’il est beaucoup plus facile de dénoncer des agresseurs qui n’ont pas autant de pouvoir qu’un réalisateur, un acteur ou un producteur exécutif (l’enquête auprès des actrices relève moins de trois cas de harcèlement sexuel provenant de postes haut placés). L’enquête a montré que, selon leur position, les agresseurs ont des comportements et des formes de harcèlement différentes. L’ampleur de ce phénomène dépend de la puissance de l’agresseur. Les soirées de production sont d’autres espaces de harcèlement mentionnés à plusieurs reprises dans l’enquête, où l’on aperçoit généralement un recours à la force, qui est ensuite justifié par l’alcoolisation. L’autre conclusion obtenue auprès des personnes interrogées, est qu’il n’y a pas d’accord général sur la définition du harcèlement sexuel et, par conséquent, les femmes harcelées savent qu’elles ont vécu une situation gênante, violente ou incorrecte, mais elles ne disent pas nécessairement qu’elles ont été harcelées.

Une partie du problème réside dans une phrase répétée dans les écoles d’audiovisuel : « Le cinéma se fait avec des amis ». Et c’est vrai. Des équipes de travail éphémères sont basées sur des affinités et des liens d’amitié, ce qui rend très facile de mettre à l’écart une femme qui a fait une plainte. Cette attitude de copain-copain favorise le secret, l’exclusion et la loyauté entre les agresseurs silencieux et les complices. 

AUTRES CAS

Dans cette section, nous avons regroupé les cas de Fabiana, Teresa et Gabriela. Ce sont les cas les plus anciens de cette article, et ce sont aussi les plus courts. Ce sont tous des cas d’harcèlement sexuel, qui montrent que ce comportement est répété depuis plusieurs années et que la violence a augmenté avec le temps.

Fabiana

Cartaghène, 2013

Je suis créatrice de costumes et cela a eu lieu au « Festival du cinéma de Carthagène » en février 2013. Je ne connaissais pas Ciro, mais j’avais entendu parler de lui ; ma meilleure amie le connaissait grâce à son travail dans le domaine académique du cinéma. J’étais avec elle au festival et nous sommes allées aux soirées avec un autre ami, Ciro nous rejoignait tout le temps. Je ne lui ai jamais parlé. 

Lors d’une des dernières soirées au Bar Europa, qui célébrait l’anniversaire d’un ami de notre milieu professionel, je dansais et je suis allée aux toilettes. Il m’a poursuivi dans les toilettes et s’est jeté sur moi pour m’embrasser, je me suis écartée et j’ai dit : « Qu’est-ce qu’il se passe ? » Il a dit : « Ne dis rien, ne dis rien ». Puis il est revenu vers moi et m’a dit : « Ne le dis jamais à personne ». J’ai raconté à mon amie Patricia ce qui s’est passé.  

Patricia 

C’était au « Festival international du cinéma de Carthagène » en 2013. J’y étais pour le travail, mais j’y suis aussi allée avec mes amis, dont Fabiana. J’ai passé beaucoup de temps avec elle. C’était moi qui connaissais Ciro, car en 2010, j’ai travaillé avec lui dans le domaine académique du cinéma. Nous avons toujours eu une relation très cordiale, mais pas proche ; nous n’étions pas des amis qui allaient à des soirées tout le temps ensemble. Au festival, nous l’avons croisé à plusieurs événements. Je me souviens d’un soir, dans un bar appelé Havanna, à Getsemaní, où Ciro est arrivé. Je me souviens très bien que lorsque nous dansions, il était intéressé par Fabiana, et se tenait très près d’elle. Il la collait en dansant, Fabiana était un peu mal à l’aise, et disait : « Je n’aime pas ce type, il n’y a rien de plus ». Ce soir-là, nous avons fini par nous dire : « Ugh, je crois que Ciro t’aime bien, il te court après, il essaie de te draguer ». A plusieurs reprises pendant le festival, il essayait de nous parler plus que d’habitude, alors que ce n’était pas mon meilleur ami pour parler de la sorte avec mes amies, mais on sentait qu’il était intéressé. Ce n’était pas réciproque ; du côté de Fabiana, elle n’en voulait pas.

Le dernier jour du festival, nous sommes allées dans un bar qui s’appelle Europa, à une soirée organisée par l’un de nos amis qui fêtait son anniversaire. C’était une sorte de bordel, mais il n’y avait que des gens du milieu, c’était une soirée semi-privée. Et ce soir-là aussi, Ciro a dansé près de Fabiana et était tout le temps après elle. Elle était très mal à l’aise. Elle est allée aux toilettes, et il y avait un rideau entre les toilettes et l’entrée. Elle attendait pour entrer quand il est arrivé et a essayé de l’embrasser en faisant usage de la force. Elle ne l’a pas laissé rentrer et il lui a dit : « Ne le dis à personne ». Elle s’est enfuie et m’a cherché, pour me raconter ce qui s’était passé et nous sommes parties. Je me souviens que nous étions scandalisées quand nous sommes sorties parce que la femme de Ciro était assise dehors en train de fumer avec d’autres personnes. Fabiana était très mal à l’aise, et elle ne voulait plus jamais revoir Ciro ni lui parler.

Teresa

Bogotá, 2014

Ce qui est fou, c’est qu’une amie m’avait prévenue. J’ai suivi un stage avec lui en 2014, dans le cadre d’un diplôme universitaire en audiovisuel. Je me souviens qu’il allait y avoir un concert. Plusieurs d’entre nous ont quitté la salle de classe avec ceux qui allaient au concert. Ciro a dit : « Non, pourquoi y aller maintenant, on peut prendre une bière d’abord », et comme je n’allais pas au concert, je suis restée avec lui pour boire une bière. Dès que nous nous sommes retrouvés seuls, nous venions de nous asseoir lorsque « paf », il s’est jeté sur moi pour m’embrasser, alors que je n’avais rien fait, donc je me suis levée et je suis allée acheter une bière pour m’éloigner. Lorsque je me suis assise à nouveau, il a essayé de m’embrasser encore une fois. Je suis donc partie, et il ne s’est rien passé d’autre. Au moment où j’ai dû participer à son cours, une amie qui est aussi du milieu m’a dit « Fais attention, parce qu’il est très sordide ! » Un peu plus tard, je l’ai recroisé et il m’a dit qu’il avait regardé mon travail, puis il s’est jeté à nouveau sur moi et je lui ai dit « Non, qu’est-ce que tu as, j’ai un copain ». Plus tard, au « Festival du cinéma de Carthagène » de 2018, j’ai trouvé ça pathétique parce qu’il allait faire une série pour Netflix et m’a dit : « C’est moi qui t’ai fait rentrer dans l’équipe », et il m’en a reparlé lors de soirées où il me demandait de danser et avait l’air de dire : « J’attends que tu me retournes la faveur ».

Gabriela

Berlín, 2013

J’ai rencontré Ciro en avril ou en mai 2013, l’ambassade colombienne en Allemagne l’avait invité à quelques événements pour son film « Les Voyages du Vent ». Il a tenté à plusieurs reprises de franchir la ligne avec les stagiaires féminines de l’ambassade. Je me souviens d’une stagiaire, Susana, avec laquelle il avait été encore plus violent. Ils sont sortis prendre un verre et je pense que cela a fini par la mettre dans une situation très désagréable. 

Bien que rien de « grave » ne me soit arrivé, son comportement m’a dégouté et énervé. J’étais stagiaire à l’ambassade à Berlin et j’étais chargée de veiller à ce que les invités soient bien. J’ai eu l’occasion de me trouver en sa compagnie dans le jardin de l’ambassade, où se tenait un événement. Je lui ai parlé de ma thèse universitaire, qui portait sur l’audiovisuel. Je lui ai dit que je n’avais pas très bien réussi ma thèse, et je lui ai donné des détails, il semblait très intéressé. Je me suis dit : « Quelle belle opportunité de parler à ce cinéaste colombien qui a fait de si bons films. Quelle chance j’ai de lui dire cela, et peut-être que des opportunités d’emploi s’ouvriront ». J’ai pensé à tout ce à quoi on peut penser à vingt-quatre ans, récemment diplômée et pleine d’illusions professionnelles, et je lui parlais avec beaucoup d’admiration. A un moment donné, il s’est passé quelque chose qui semble stupide, mais ce n’est pas le cas : il m’a caressé l’épaule jusqu’à se rapprocher de ma main, et j’ai pensé que c’était un geste très étrange, qui m’a mise mal à l’aise. Il est très choquant de se souvenir de ces moments aujourd’hui. À l’époque, je ne comprenais pas que ce geste n’était pas bien, et il ne m’a pas autant marqué, maintenant je comprends que c’était une façon de me faire sentir importante et de m’inviter à se revoir.

Il y a trois étages dans l’ambassade, et au troisième étage, un jardin intérieur avec un couloir dans lequel je l’ai croisé à nouveau. Il m’a redemandé ce que j’allais faire. Il m’a dit que nous pourrions aller à une soirée, et à ce moment là, c’était très étrange pour moi, parce que je travaillais, et cette invitation n’était pas liée au travail. Il m’a dit : « Tu es très jolie, quel âge as-tu ? », et je me suis sentie comme une idiote qui pensait que mon travail l’intéressait. Je me suis sentie très naïve, et cela m’a mise très en colère ; j’étais dans une situation où je sentais que je ne pouvais pas dire NON. Il était l’invité et je devais m’occuper de lui, de plus je pensais que peut-être j’allais manquer une éventuelle opportunité professionnelle. Mais lorsqu’il a commencé à flirter davantage, je me suis sentie mal et angoissée. Je suis allée voir mon copain et je lui ai dit : « S’il te plaît, ne me laisse pas seule avec lui » parce que je me sentais vraiment diminuée par sa façon de me parler. J’ai pensé que ce n’était pas juste qu’une personne qui sait qu’elle a du pouvoir en profite. Cela m’a rendue impuissante de sentir qu’il était conscient du pouvoir qu’il avait, ça me dégoutait, et je me suis sentie comme ça pendant deux jours.

Plus tard, nous sommes sortis prendre un verre avec les stagiaires, et Susana était là. Je me suis sentie si mal à l’aise que dès que mon patron est parti, je suis partie en même temps. Je ne me souviens pas des détails de ce qui est arrivé à Susana, mais je me souviens que c’était un problème dont nous avions parlé à l’ambassade le lendemain. Le type avait été très abusif.

Le cas de Teresa montre le même modèle de comportement que nous avons observé chez les autres : faire des promesses professionnelles pour que les femmes se sentent engagées ou s’approcher pour les embrasser alors qu’elles ne donnent pas de signes de consentement. L’harcèlement de Fabiana fait remonter la chronologie de ce reportage jusqu’en 2013. Elle a pour cadre un autre festival de cinéma, le festival de Carthagène. Le cas de Gabriela date également de cette année-là et, bien qu’il ne devienne pas plus sérieux, il montre déjà le sentiment de vigilance, de peur et de malaise qu’il génère chez les jeunes femmes de son entourage. Il ajoute également l’Allemagne à la liste des lieux à l’étranger, tels que Mexico et New York, où il a commis ces actes. Un indicateur de la vaste portée de ces cas d’harcèlement.

CIRO GUERRA

Le mercredi 24 juin 2020, nous avons parlé à Ciro Guerra pour écouter ses réponses face à ces accusations et lui permettre de donner sa version des faits dans ce reportage. Voici une transcription directe de l’appel :

Avez-vous déjà participé à un atelier de sensibilisation au harcèlement sexuel ?

Oui, lorsque nous avons fait le séminaire Netflix. La production Netflix nous a demandé de faire un atelier à ce sujet.

Avez-vous fait des avances sexuelles à des collègues qui n’étaient ni demandées ni bienvenues ?

A des collègues, non.

Avez-vous déjà fait des avances sexuelles à des connaissances, dans le cadre d’une soirée, qui ont été ouvertement rejetées ?

Eh bien, je veux dire, c’est une interview qui va être publiée ? Tous les hommes ont abordé une femme à un moment donné, et c’est à elle de décider si… Je veux dire, on comprend si on est bien reçu ou pas, mais réellement si on sent qu’une femme n’est pas d’accord ou ne répond pas, on ne peut pas aller de l’avant.

Avez-vous harcelé sexuellement des femmes lors de festivals de cinéma tels que The Colombian Film Festival, le Festival international du cinéma de Carthagène ou le Festival de Cannes ?

Non.

Avez-vous proposé d’échanger des faveurs professionnelles pour des faveurs sexuelles ?

Non.

Avez-vous eu recours à la force pour embrasser et draguer des femmes ?

Non.

Avez-vous déjà été confronté par une femme pour l’avoir harcelée sexuellement ?

Non. 

Avez-vous déjà abusé sexuellement d’une femme ?

Jamais.

Ce que je veux préciser, c’est qu’on m’a menacé de m’accuser de ce genre de choses. Lorsque j’ai défendu la grève nationale [une série de protestations contre le gouvernement colombien en novembre 2019], j’ai reçu des messages qui disaient vouloir me détruire et m’accuser de ce genre de choses. J’ai reçu ce genre de messages. Je ne peux pas dire s’ils sont liés ou non, mais la première fois que j’ai entendu parler de quelque chose de similaire, c’était à cette époque. C’est quelque chose que j’ai laissé passer, auquel je n’ai pas prêté attention. Evidemment, sans connaître les plaintes, et sans savoir de qui elles parlent et d’où elles viennent…

Y a-t-il quelqu’un qui dit que je l’ai violée ?

Oui, il y a une plainte pour abus sexuel.

De quel type ?

Il n’y a qu’un seul type d’abus sexuel : l’abus sexuel.

Je veux dire que le viol n’est pas la même chose qu’une menace ou un texte… Est-ce qu’ils portent plainte au pénal ? Je dois être prêt à me défendre parce que c’est une accusation grave, et ce n’est pas vrai non plus.

LA PLAINTE PUBLIQUE

Les huit femmes qui ont été agressées sexuellement à différents degrés de séverité et dont nous recueillons les témoignages dans ce rapport ont voulu raconter ces histoires et sont venues nous voir pour que, grâce aux outils de l’enquête journalistique, nous puissions les aider à dénoncer publiquement le réalisateur colombien Ciro Guerra, qui a utilisé la force physique et le pouvoir que lui confère son prestige professionnel pour les attaquer. Tous les témoignages montrent le même modèle d’harcèlement et d’abus, malgré le fait que les incidents se soient produits indépendamment et dans des contextes différents.

Les plaignantes n’ont pas l’intention de déposer une plainte pénale, car elles ne veulent pas passer par un processus de re-victimisation entre les mains de la justice, d’interrogatoire ou de mépris public. Raconter ces histoires publiquement est une façon de reprendre le contrôle sur ce qui s’est passé et d’alerter le public sur la grave normalisation de la violence sexuelle dans l’industrie cinématographique colombienne, qui entrave le développement professionnel des femmes et les affectent physiquement et émotionnellement. Nous espérons que ces plaintes contre Ciro Guerra lui permettront d’assumer la responsabilité de ses actes et de ne plus commettre ce type d’agression sur d’autres femmes. Nous espérons également que ces allégations constituent un message pour les autres harceleurs et agresseurs de l’industrie et qu’elles déclenchent un débat nécessaire sur le harcèlement et les abus sexuels dans d’autres domaines.

Étant donné que les agressions sexuelles de Guerra suivent un schéma, il semble très probable qu’il y ait d’autres cas et que, en découvrant ce reportage, d’autres femmes souhaitent raconter leur histoire. Par conséquent, si c’est le cas, nous sommes ouvertes à la possibilité d’effectuer un deuxième article. Vous pouvez envoyer un mail à volcanicasperiodismofeminista@gmail.com, un compte auquel seules les personnes ayant signé ce reportage ont accès. Vous pouvez également nous trouver par le biais de nos réseaux : @matildemilagros et @catalinapordios sur Instagram, @matildeymilagro, et @catalinapordios sur Twitter, ou par le compte de Volcánicas Instagram : @VolcanicasRevistaFeminista. Nous mettrons nos compétences de journalistes à votre service. Nous respecterons la stricte confidentialité de votre identité grâce à la protection des sources.

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